Éditorial de Juin 2019

Cécile et la Marraine

C'est la deuxième fois que Maggie se rend en ma compagnie à l'hôpital gériatrique 

Le Kem. Afin de rendre, cette fois, visite à la cousine Cécile, à la place d'une petite visite à une amie commune. Cécile  a été transférée là depuis les urgences de Bel-Air.

 

Elle ne m'a pas vraiment reconnue, mais a gratifié Maggy d'un petit sourire et lui a parlé de « Marraine ». Marraine est au ciel depuis longtemps lui a expliqué Maggie. Avec tous les autres. Elle cite la liste. Chaque fois que nous allons trouver Cécile, celle-ci évoque « Marraine » et le bon vieux temps. Quand elle était belle et jeune, comme sur la photo, au mur de la chambre, à l'EHPAD, aux côtés de son mari, fier comme Artaban. Cécile souffre d'une « bronchopathie » m'a aimablement confié le docteur, au téléphone. Depuis, nous ne savons plus rien. Sauf que Cécile a besoin de vêtements, car quand on passe par les urgences, on est sans bagages. Je lui en apporterai demain. Maggie est tributaire de ma voiture – et de mes yeux. Tant qu'ils vont bien vouloir tenir le coup, légèrement clignotants et plus très sûrs d'eux : au Luxembourg le permis est à renouveler périodiquement, et Maggie est en attente d'une opération de la cataracte. Moi j'ai cette chance de résider en France !

 

Cécile, philosophe et la tête inclinée, écoute Maggie lui poser des questions. Elle ne répond jamais. Peut-elle encore parler, à part demander : »comment va Marraine » ? Oui, elle peut parler. Rarement, mais elle peut !: Quand on l'embrasse, elle dit gentiment, d'une petite voix douce : « Merci » !

 

En attendant ses vêtements, Cécile est au lit, pour ne pas prendre froid. Totalement écroulée en-bas d'un oreiller un peu gros et un peu dur. (Oserais-je dire : »très dur » !? Le fond de ma pensée !? : un oreiller plus dur que ça, je meurs ! Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer!)

 

L'infirmière que nous avons pris la peine d'appeler a remis Cécile en « bonne position ». Mais Cécile ne tient pas la position. On pourrait dire qu'elle croûle du côté où elle penche. Je n'aurai jamais l'occasion de m'entretenir avec un médecin, gériatre ou non, des mystérieuses raisons qui font que certaines personnes âgées et fragilisées se mettent ainsi à se tenir tellement de travers que cela crée une véritable douleur de les contempler ainsi.  Comment peuvent-elles, après des heures et des jours ainsi penchées, ne pas présenter d'escarres aux endroits des éternels appuis !?

 

J'ignore vraiment. Cécile est un phénomène. Car elle n'a pas d'escarres. Du moins je ne pense pas. Cela se verrait probablement sur son visage, crispé de douleurs. Alors que là, le visage est paisible. Et puis la masseuse nous aurait renseignées. Car Cécile bénéficie de Bérengère, ex-infirmière devenue masseuse de bien-être. Maggie et moi étions intervenues auprès de la tutrice laquelle, ensuite, autorisa sa présence auprès de Cécile à l'EHPAD.

 

Hélas, Bérengère, la masseuse, n'est pas autorisée par le médecin de l'hôpital de venir exercer sa pratique ici. Pourquoi pas !? Cela est et restera probablement pour toujours un mystère. Mais comme Cécile rentrera dans trois jours, ce n'est pas bien grave.

 

La tutrice, elle, accepte la masseuse, et nous en sommes bienheureuses. La maison de Cécile a été vendue. Nous avions trouvé un acheteur qui voulut bien attendre six mois que se règle la succession du mari, décédé. Pas d'enfants, et encore moins de petits-enfants. Donc pas de visite. Jamais. A part la nôtre, et celle d'une ancienne voisine, quand ses charges de famille le lui permettent.

 

J'oublie : la visite, deux fois par semaine, de Myriam,  dame de compagnie, également autorisée par la tutrice, sur notre demande. Pourquoi Cécile n'aurait-elle pas le droit de profiter un peu de cet argent qui lui reste pour se payer cet ultime luxe : un peu de compagnie !? A présent qu'elle a perdu... tout le reste  !? : Sa maison, son joli petit salon, sa machine à coudre, les géraniums à la fenêtre en été, les bons légumes du jardin, les fruits du verger, ses photos au mur du salon, et son mari, à présent quatre pieds sous terre. Pourquoi ne profiterait-elle pas aussi de Myriam, véritable experte auprès des handicapées, dont la voix agréable et l'énergie déployée réveillerait un mort !?

 

La douce et experte Bérengère – Myriam – Maggie – et moi-même...Cécile n'a pas « que de la malchance ». Maggie exagère quand elle affirme : « Si je deviens comme ça, je veux que mon fils me conduise en Belgique pour me faire euthanasier !

 

« Car, tu comprends, je voudrais MOURIR ». Elle le crie presque, quand nous sommes seules. 

« Pas toi !? Tu ne voudrais pas mourir, handicapée de la sorte !? »

 

Alors, je réponds toujours, moi aussi, la même chose : »Je ne sais pas ! J'ignore ce que je souhaiterai...je ne connais pas le futur. Ni mes sentiments dans le futur... Peut-être ne disposerais-je plus d'un miroir pour me contempler, tout de travers, dans ma chaise roulante ? Peut-être que je serai simplement heureuse de disposer d'une main amie ou simplement compatissante – ou simplement patiente -  pour me tartiner un peu de mayonnaise sur ma tranche de pain de mie, en guise de hors d'oeuvre, à l'EHPAD !? Peut-être qu'un rayon de soleil, sur mes mains raidies et un peu gelées, en même temps, me réchauffera le cœur  suffisamment pour j'apprécie ce bon moment tout baigné d'une  bonne chaleur ? Peut-être que je percevrai mieux  le parfum du muguet, ou des roses, ou du lilas, au printemps ? La douceur d'un petit baiser sur ma joue ridée ? 

 

Peut-être que toutes ces considérations vues de l'extérieur, peut-être que moi-même, m'affaissant lentement devant mon miroir, n'auront plus d'importance !? Sauf la douceur de quelques baisers

sur ma joue figée ? Le parfum des fleurs ? Le soleil posé sur ma main raidie ?

 

 Le soleil, fidèle ami des longs hivers - ami enjoué qui fait voleter mes rideaux au printemps - à l'humeur changeante au gré des saisons - caché – l'été - derrière les tentures closes. Peut-être que dans ma tête, dans mon cœur, usés jusqu'à la corde, il ne restera, à l'heure H, qu'une impression. Celle de ta présence, éternelle, brutale, indispensable, mortelle ?   

 

Soleil – Dieu d'Egypte – éternel compagnon – de toutes les vies.

 

Je retournerai voir Cécile, dans quelque temps. En compagnie de Maggie. J'essayerai de répondre à ses questions. Ensuite, dans le silence de la nuit, j'essayerai de répondre aux miennes.

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