L'Ordre du temps ,Carlo Rovelli

Pour la traduction française : Flammarion – 2018

C'est très vrai, et c'est très faux : j'ai lu, j'oserais dire « des vingtaines de fois » certaines descriptions, et, feuilletant le livre avec l'espoir fou d'y saisir, entre les lignes, enfin,  le St Graal, je m'aperçois, chaque fois, que quelques pages nouvelles ont échappé à mon inquisition – Autrement dit, à propos de ce livre, je l'ai : plus que lu – je l'ai trituré. Et aussi je l'ai parcouru - avec consternation – souvent – et aussi avec joie – parfois ( lorsque je me retrouvais exactement sur la même longueur d'onde – non pas à propos de la résolution d'équations – certainement pas – mais dans le domaine du simple bon sens). Je l'ai parcouru, éberluée, choquée, émerveillée, sidérée

 

Carlo ROVELLI est chercheur, physicien, directeur du CNRS à Marseille. Sa vie entière fut guidée par la recherche de la nature du temps.

 

J'avais acheté ce livre sur Internet, sans avoir auparavant jamais entendu parler de Carlo Rovelli. Car je suis une barbare, comme tout français moyen qui se respecte, et  j'ai du mal, dans la vie de tous les jours, à convenir d'un ordre de priorité raisonnable parmi  les choses pragmatiques indispensables au bon fonctionnement de mon corps et les fantaisies indispensables à la satisfaction de mon âme – 

 

Donc, je le dis et le répète sans indulgence : je suis une barbare ! Seule excuse  à peine teintée d'humour (par rapport au sujet) : le temps passe trop vite.

 

Mais lorsque, dans le magazine auquel je suis abonnée, par habitude, depuis plus de 40 ans je vis mentionné : « L'ORDRE DU TEMPS », je flairais l'occasion de me rapprocher du St Graal. J'ai l'air de me moquer, mais pas du tout ! C'est une douleur, pour moi, de comprendre si peu de choses. Et je pense que tout être humain, même le plus primaire, possède en lui une profonde nostalgie de mieux maîtriser l'univers qui l'entoure, et auquel il est asservi, avec ou sans son accord (mieux vaut « avec », d'ailleurs !) Et pour maîtriser, il faut déjà commencer par comprendre.

 

Certaines affirmations de l'auteur me marquèrent fortement :

-Aristote et Newton ont à propos de la définition du temps des avis opposés :

Pour Aristote, le temps n'est que la mesure du changement – si « RIEN » ne se passe, le temps n'existe pas. Pour Newton, il y a un temps relatif, et un VRAI temps, qui s'écoule, même lorsque RIEN ne change.(Carlo Rovelli n'est pas d'accord...)

 

Et moi !? En fait, oui, moi !? Est-il pertinent d'affirmer que je suis d'accord ou pas ? Est-ce que je domine suffisamment le sujet pour pouvoir juger, en l'occurence. A priori, j'aurais tendance à répondre « non ». Mais cette modestie me paraît quand même excessive. Car si je me réfère à certaine causeries savantes, je me trouve en droit d'affirmer que si « rien ne se passe », c'est que les atomes auront cessé d'osciller. Autrement dit :toute chaleur aura disparu de notre univers, à 0 degrés Kelvin. Et cela est impossible, ont dit les savants. Donc c'est un non-sens de dire : »lorsque rien ne se passe, puisqu'il se passe toujours quelque chose, à l'échelle du tout petit...Ou alors les savants se contredisent...

 

Einstein nous parle, lui , d'un champ gravitationnel. Il s'agit, selon l'auteur,(Carlo Rovelli) « d'une composante dynamique de la grande danse du monde », elle n'est pas indépendante  mais interagit avec les autres structures du monde pour déterminer le rythme de tous les phénomènes physiques du monde.

 

J'ai retenu, entre autres :

  • le présent ne peut pas être défini
  • Nous souhaiterions pouvoir juger en tant qu'observateur extérieur, mais c'est une illusion, c'est impossible
  • en plaine, plus près d'une masse, le temps passe plus lentement que plus loin d'une masse (qu'à la montagne ou en orbite autour de la terre). 
  • Le temps n'existe pas au niveau de la molécule
  • c'est notre vision floue qui est responsable de notre concept « temps »...
  • c'est l'entropie (l'entropie basse) qui est le moteur des événements, pas l'énergie
  • Notre grammaire n'est pas adaptée à une compréhension optimale des phénomènes que nous découvrons

 

Ce que j'adore chez l'auteur. A certain moment, il stoppe, nous contemple de son œil vif : « Jusque-là, vous avez compris !? » Et il conclut : » Non...hm... » !

 

Vous voici averti, lecteur (que les féministes me pardonnent, j'ai conservé l'ancienne habitude de donner priorité au masculin – c'est un tic ! « )

 

Pour quelqu'un qui, comme moi, s'est posé tout le long de son existence des questions qui sont restées sans vraies réponses, ce livre est un régal. (Bien que je n'aie toujours pas rencontré le St Graal, je sens que je m'en rapproche un petit peu...je suppose que pour ce faire il n'est pas utile de savoir résoudre une équation du second degré, car, à part les solutions de celles du type « ax carré moins b = 0 », j'ai peine à retenir, le manque de pratique aidant...)

 

A propos d'équation, Carlo Rovelli n'en donne qu'une seule. Et le souligne, d'ailleurs.

Ce qui permet au lecteur partiellement érudit de le lire et surtout le relire, avec un plaisir croissant. 

Voilà, pendant et après lectures (je souligne le pluriel...), une petite partie des pensées qui prirent corps, laborieusement, dans le système complexe de mes fonctions cérébrales – je cite dans le désordre :

  • Le présent : depuis que j'ai lu Jean d'Ormesson, l'évidence m'en est apparue : il n'existe pas. Dès que l'on pense « maintenant , ce « maintenant », déjà, est devenu passé...Irritant...Mais non seulement. Selon l'auteur, notre présent n'est pas celui du voisin, et encore moins celui d'un américain ou d'un asiatique. Et encore moins d'un habitant éventuel d'une exoplanète ! C R m'a aussi, et entre autres, appris que la mesure du temps (j'ai presque envie de le placer entre guillemets, ce temps...) a une limite, la limite de Planck, soit 10 avec l'exposant moins 44 secondes. Ce qu'il faut en retenir : le temps est granulaire, tout comme les photons, et les autres particules : il n'est pas indéfiniment sécable.
  • Je me suis parfois demandé : l'univers est-il infiniment grand, ou a-t-il des limites supérieures ? Je n'ai pas de réponse. Par contre, il semble donc qu'il ait des limites inférieures, les quantas ( je dis « il semble », bien que cela soit reconnu universellement par le monde scientifique – dans ce monde si peu à ma portée, je crains constamment de m'égarer...)
  • L'espace aussi serait formé de grains d'espaces, avec une limite inférieure – hors de ces grains, rien n'existerait.
  • à l'échelle de l'atome, le temps n'existe pas : je veux bien le croire. L'atome, tel que connu actuellement par les scientifiques, me semble avoir une vie éternelle, tour à tour s'alliant à tel autre pour former telle matière, se déliant d'elle pour devenir macromolécule d'une matière organique, dans un corps vivant ou mort, ou constituant notre environnement nourricier dans la mer ou dans les gouttes d'eau formant les nuages, ou encore à des années-lumière de la terre, sur Proxima b, ou bien partout ailleurs. Dans des « grains d'espace » !S'agitant frénétiquement en fonction des chocs reçus de l'extérieur, ou s'apaisant peu à peu par contact avec plus calme que lui (lui, l'atome...). Jusqu'à ne plus du tout « bouger » !? Aux alentours de 0 degrés Kelvin !? Limite inférieure impossible à atteindre selon nos scientifiques .(-273 ° Celsius). Atome qui finira quand même, dans nos centrales nucléaires, par se fissurer, et dans les grandes centrales nucléaires constituées par les astres, à fusionner, donc à changer de nature, tout en conservant ou perdant ses constituants intimes, les quarks, ou bien en  en acquérant de nouveaux... Sans parler du feu d'artifice des bosons, pendant « ce temps-là » ! Le temps a-t-il encore un sens, dans cette perspective!?Pourtant, dans ma petite tête, me viennent quelques idées : l'agitation de l'atome se mesure : plus il est « cogné », plus il a chaud (au sens propre du mot, plus il EST chaud). Or la mesure de cette agitation, c'est la mesure d'un rythme, donc d'un temps ! Ce « temps » a une importance, il ne peut être négligé, d'autant moins que si ce rythme devenait égal à zéro l'univers serait figé dans une mort éternelle...bommm !
  • Attention : Carlo Rovelli, après, comme il l'avoue lui-même, avoir « détruit » la notion de temps plutôt formelle qui est la nôtre, la reconstruit ensuite à sa façon. Et alors là, je bois la tasse, et plonge dans une rêverie douce et béate, proche du sommeil, où effectivement, plus rien n'existe d'autre que le doux flou de mes rêves.
  •  à propos de notre vision floue. Là, c'est très clair, elle est totalement floue, par rapport à la dimension microscopique. Le problème est que l'homme existe tel quel, avec tous les avantages que lui confère cette « vision floue ». Car s'il pouvait d'emblée, appréhender les milliards de milliards d'atomes constituant, juste, son univers très proche, ce ne pourrait l'être que grâce à un système d'analyse et de synthèse informatique exceptionnel, qu'il n'a pas. A défaut de quoi, perdu dans un océan d'atomes ingérables, il ne saurait plus sur quoi zoomer pour y retrouver son chemin et son bon sens. Souvent, Carlo Roovelli fait allusion à nos croyances anciennes : la terre, centre du monde. Ceci découlant de notre perspective, à laquelle il n'est pas bon de se fier sans analyse. Ceci pour nous faire mieux comprendre de nous méfier des idées reçues.
  • Une comparaison avec un jeu de carte que l'on mélange est particulièrement édifiante pour nous faire saisir la notion d'entropie (désordre), et pour mettre le doigt sur « un ordre préétabli », par notre inconscient. A moi, ce terme d'entropie ne plait guère. L'on aurait mieux fait de dire « désordre ».Une basse entropie, c'est l'ordre, une forte entropie, le désordre. Le chaos. Dans le monde, tout tend à se mélanger. Les systèmes ordonnés à se déstructurer (tout redevient cendres...)Et pourtant une question  taraude: qui sommes-nous donc pour juger de la pertinence d'un ordre ? Un as, avant le roi, avant la reine, avant le valet, dans un jeu de carte, est-ce un système plus structuré qu'un roi, un valet, un dix de pique, et un sept de trèfle ? C'est nous qui l'affirmons, avec notre vision floue, et notre conception réduite de l'univers...du moins c'est ainsi que j'ai interprété certaines paroles de l'auteur. A tort, peut-être...je ne suis parfois sûre de rien...
  • Parfois, aussi, mon système d'analyse (dans ma tête), saturé, a besoin de refaire le plein. Je vais alors me promener avec un ado insupportable et agité, répondant au prénom de Nadal. Je marche à grand pas, et lui s'élance à grands bonds – normal, c'est un Beauceron, et alors mes pensées prennent un autre tour :

Pour être un savant, est-ce mieux d'avoir du cœur, ou plutôt d'être un être pondéré et froid ? La science semble avoir besoin de distance et de froideur. Et le savant est forcément un grand passionné – comment se livrer une vie durant à d'aussi ardus travaux et complexes pensées, sans être soustendu par un énorme désir de comprendre le monde, vous rongeant quasiment de l'intérieur ?! Et cela ne peut guère être comparé à de la froideur...Où est l'erreur !?

 Quoi qu'il en soit, Carlo Rovelli est tout, sauf un savant « froid ». Il a du cœur, de l'empathie. Et il parle au lecteur comme à un frère, avec un désir immense de savoir s'en faire comprendre. Même s'il n'y parvient pas toujours...

 

Mais cela est lié, peut-être aussi, comme il le dit plusieurs fois, « à notre grammaire inadaptée » !Chapeau quand même, chapeau ! Non pas tant pour la somme de travail de recherche (laquelle pourtant, par son ampleur, ne peut guère être imaginée par la profane que je suis...Chapeau de plus et surtout pour la peine, les efforts réels et constants que prend l'auteur afin d'essayer de nous faire un peu mieux appréhender le côté complexe (et passionnant) du fonctionnement des systèmes constituant notre monde. 

J'ai beaucoup aimé l'entendre dire, aussi : « Les choses n'existent pas, seuls existent les évènements ! L'homme, une chose !? Surtout pas ! L'homme ? Une étape dans le déroulement complexe et entremêlé d'évènements particuliers. » Quand bien même ce ne sont pas là les termes exacts qui furent employés, je suis sûre de moi quant à cette affirmation précise : je traduis ici exactement l'une des  pensées  de cet homme de génie!

 

Donc, vous voici initié(es)...du moins un peu. A présent, à vous de jouer. Sur ce, un peu de récré : « Nadal, stoppe tes aboiements, le temps de prendre ta laisse, et j'arrive ! »

 

Simone S.

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