Riquet à la Houppe, Amélie Nothomb

Riquetalahouppe

Un livre par an. Le premier livre que j'eus, par hasard, l'occasion de lire était très peu épais, par rapport à tous les autres, d'auteurs divers, le plus souvent connus du grand public. Il était d'apparence extérieure assez particuliere, représentant une femme terrorisée. Le titre aussi interpellait : Stupeur et tremblements...

 

Ainsi qu'à mon habitude, j'adorais farfouiller dans la littérature – le virus m'avait infectée à l'âge de 13 ans. A chaque déménagement, mon père véhiculait sa littérature dans des caisses en bois, dont il déclouait le couvercle ensuite au pied de biche et à la tenaille. Je me plaçais sous la dent tout ce que j'y trouvais : depuis le système solaire entouré de ses planètes, la composition de leur atmosphère, déterminée grâce à leur spectres respectifs, en passant par des romans d'auteurs qui m'étaient forcément inconnus, mais dont je peux garantir, avec le recul, qu'il ne s'agissait en aucun cas d'auteurs de romans de gare.

Je me souviens de quelques titres : Agnès de rien – La femme pressée – le plus souvent, l'histoire se terminait mal, et toute l'intrigue suggérait forcément qu'il allait en être ainsi – qu'il DEVAIT en être ainsi.

Mais Riquet à la Houppe se termine bien ! L'on n'en est d'ailleurs pas spécialement content. Ni triste, non plus. En quelque sorte c'est un conte pour grandes personnes. Et d'ailleurs l'auteur aime l'affirmer : les contes sont très souvent écrits pour les grandes personnes.

 

Ce que j'ai toujours particulièrement apprécié : le don que cette auteure possède pour dépeindre la psychologie des personnages d'une façon fine, et en peu de mots. Comme si, d'un clin d'oeil, elle nous faisait saisir tous les non-dits. Personnages ici à la fois éthérés, quasi-caricaturaux, et en-même temps d'une  profondeur sousjacente remarquable. Pour mieux cerner l'idée : au physique, ils sont ...vagues...laids, très laids, sans plus...aucun détail pour accrocher le regard, à part ce « corset que porte Déodat, qui fait vaguement penser au Bossu... ou alors : Belle, très belle...poupée de porcelaine...ils ont le côté lisse des personnages de conte de fée. Pour le lecteur, ils sont vivants par la complexité « de leur âme » (je préfère ce terme à celui de « leur psychisme »...

 

J 'ai toujours aimé les histoires où le héros (l'héroine...)  est « je » et non « il »<ou « elle ». A.N., selon ses livres, est souvent « je », et parfois « il » ou « elle ». Dans ce dernier cas, l'auteur prend du recul. Je la sens  volontairement détachée, elle analyse plus qu'elle ne compatis vraiment. S'est-elle vaguement inspirée de la Belle et la Bête de Jean Cocteau, qu'elle cite au passage ? Je dirais oui et non : « oui » parce que nous avons à faire ici à une très belle jeune fille, au visage de porcelaine inexpressif, qui semble destinée à être méprisée en tant que sotte silencieuse et subissante – et par ailleurs à un jeune homme très laid,

Je dirais qu'ici s'arrêtent les similitudes :

 

Le jeune homme, à l'intelligence hors du commun, devient un tombeur de femmes, sans trop le faire exprès. Seul échec, mais cuisant et douloureux, avec sa kiné, qui accepte de « coucher », on pourrait dire juste par une sorte de gentillesse passive. On ne sait pas trop pourquoi, en fait. Mais là n'est pas le problème. (Peut-être juste, parce que, dans la vie, c'est :« Chacun son tour »). Lui s'énerve d'entendre rabâcher dans son oreille les criailleries des femmes qu'il n'aime pas assez, mais  voilà à présent qu'à son tour il se lamente et rabâche... »

Et puis finalement, presqu'au bout du livre, ce « Riquet à la Houppe » et la belle demoiselle se trouvent, par le fait du hasard, dans une même loge, après que des organisateurs d'une séance télévisée, un peu sadiques, se soient complus à faire mijoter les futurs acteurs, au préalable, des heures durant, dans leur jus – pour les ramollir. (Que vient faire dans ce décor sans âge cette institution symbole de la modernité tapageuse et vaine?) Possiblement, A.N.a-t-elle vécu une expérience pénible à propos de ce média, et lui décerne-t-elle, en passant, un bon coup de sabot ? Car dans la tête des auteurs, le kaléidoscope de leur vie écoulée forme des tourbillons avec, comme  à la loterie, des arrêts sur image aléatoires.

 

J'en reviens aux héros : Bras dessus bras dessous, ils finissent par s'enfuir– ne se marient pas, mais c'est tout comme – enfin c'est même mieux …

Entre temps, on apprend que la belle s'est construit une carapace sur laquelle glissent les insultes, ce qui lui permet de vivre heureuse, au grand dam de celles dont les tentatives de persécution sont ainsi avortées dans l'oeuf.

 

Je sens cette histoire comme un conte agréable, amusant par son esprit, lequel conte, pour l'auteur, n'a d'autres buts que d'exprimer sa philosophie, bien ancrée,  du monde, avec un talent qui n'est bien sûr plus à prouver – je suis restée scotchée – non point par la complexité de l'intrigue. Mais par la façon de raconter.

Lorsqu'elle décrit ce prodigue, p.ex. : « le bébé se demanda en quoi une phrase représentait un progrès » (par rapport à un simple mot), vous voyez devant vous le professeur agrégé disséquant la phrase pour la classer, ensuite, en fonction de son sens, ou de son absence de sens, ou de son non-sens...et vous sentez aussi que l'auteur vous taquine, entre les lignes, et vous avez envie de sourire en proférant : « Ah la vache » !

Mais lorsque Bébé dit : »Maman, cette robe te va bien » ! alors, vous avez juste envie de poursuivre la lecture pour connaître la prochaine énormité...

En passant, l'auteur fustige « les bonnes intentions qui mènent tout droit à l'enfer » :

« L'époque moderne a secrété d'atroces pommades verbales qui, au lieu de soigner, étendent la superficie du mal et font comme une irritation permanente sur la peau de l'infortuné. A sa douleur s'ajoute un nuage de moustiques. »

  Qui n'a pas vécu ce genre de situation où, sous prétexte de vous consoler, on vous enfonce encore un peu plus !? Et qui n'en a pas tiré quelqu'amertume ?

Ce petit conte est le canevas sur lequel Amélie Nothomb brode, inlassable, de jolis points qui sont autant de piques méprisantes pour ceux qui ne voient que le côté superficiel des choses. Ceux qui n'apprécieront jamais ce conte dans toute l'expression de sa profondeur. Et ce faisant, elle s'amuse beaucoup.

« L'art a une tendance naturelle à privilégier l'extraordinaire ».

La citation susdite est apposée par l'éditeur sur la 4è de couverture...

On rêverait d'avoir à traiter cette question aux épreuves du bac littéraire...

Et cela m'a incitée, après avoir abondamment cogité sur le sens de la beauté, et donc de l'art, à faire un tour par Wikipédia où, entre appréciations et définitions très diverses, et à propos de cette citation de l'éditeur, j'ai été interpellée par ce copié-collé :

 

excessivité (copier-coller de Wikipédia)

Dans les années soixante, les éthiologues remarquaient que les situations stimulantes artificielles pouvaient surpasser les situations naturelles. L’attraction qu’exerce la beauté proviendrait biologiquement de l’effet du stimulus supranormal. Découvert par Konrad Lorenz,Nikolaas Tinbergen et Irenäus Eibl-Eibesfeldt, le stimulus supranormal ou hyperstimulus est un stimulus excessif qui déclenche une réponse plus intense. Ainsi, un œuf vert de taille imposante est préféré par une oie à ses propres œufs. Pour Thierry Lodé, l’existence de ce stimulus révèle que la tendance à l’exagération est une composante fondamentale du biologique qui peut expliquer l’exubérance des traits sexuels chez les animaux, comme la queue du paon ou la pince du crabe violoniste. La sélection sexuelle s’imbriquerait dans une coévolution antagoniste des traits spécifiques liée au conflit sexuel. La sélection sexuelle amplifierait le maintien de ces caractères outranciers en attisant le désir sexuel. La beauté physique ne serait que le résultat de l’impression exercée par la combinaison de ces caractères extravagants impliquant le développement du désir. Ainsi, la beauté, en tant que stimulus supranormal, serait d’abord un canon de la sexualité. Cette tendance à l’exagération se retrouve dans les œuvres artistiques depuis les premiers Grecs jusqu’à Picasso ou Botero.

 

Cette étude n'est-elle pas un brin restrictive ?

 

Encore que...l'on retrouve ici, tous les canons de la mode : à chaque nouveauté, le même désir de modifier, voire et parfois surtout choquer...et au départ, chaque fois, le brave peuple, interloqué, reste en retrait, silencieux. Peu à peu il s'habitue, se conforme mentalement à ce diktat, l'adopte, le fait sien, et la quasi-totalité des femmes en âge de procréer mettront des minijupes en hiver, de longues tuniques en été, se feront tatouer un dragon sur l'épaule, accrocher un piercing dans le nombril, et parallèlement une majorité d'hommes fixeront le bord du trottoir, en déambulant, avec de brefs, pudiques et nostalgiques coup d'oeil sur tous ces trésors épars, que presque tous et toutes s'accorderont dès lors à trouver « beaux », car attirants. Sexuellement du moins.

Mais restreindre notre conception « du beau » à un diktat de l'instinct sexuel est bien sûr trop restrictif. Lorsque bébé caresse le poil soyeux de minet, ou fourre sa menotte dans la toison épaisse de son berger des Pyrénées, et qu'il répète, extasié : »bô, bô », c'est juste un compliment qu'il adresse à sa bête adorée – car, au départ, souvent, pour trouver « beau », il faut d'abord aimer, et pour trouver « laid », il faut d'abord détester. Mais l'inverse est tout aussi vrai...je puis admirer d'abord, et aimer après.  Et souvent on ne pourra pas, ou très mal, définir la part d'amour et la part d'admiration que l'on éprouvera pour une chose, ou un être vivant :  On admire ce qui semble extraordinaire. Par rapport à une expérience que l'on a dans ce domaine. Rien de tout cela n'est raisonné. C'est instinctif. Cela fait appel à tous nos sens. Pas seulement à la vue. Caresser le poil de son ours en peluche et penser qu'il est beau, parce que, d'abord, il est doux, c'est immédiat, et cela ne relève pas de la culture, mais dire qu'un Picasso est extraordinaire, cela a un rapport direct avec la culture, et possiblement avec une conception formatée – de même qu'un ciel bleu de carte postale  déterminé joli pour les autres.

L'auteur a du « beau » une conception qui est la sienne. Elle y a longuement réfléchi, et cela se sent. Pour elle, ce n'est pas la culture qui détermine la conception du beau :

« Nous naissons avec cette obsession, à telle enseigne que les petits enfants sont naturellement attirés par les belles personnes et révulsés par les laids ».

Oui, c'est une obsession, et nous naissons avec. Mais : non,  les petits enfants vont d'abord trouver belles les « bonnes » personnes qui vont leur manifester la quantité de tendresse utile pour réchauffer leur petit cœur tremblotant – et je me souviendrai ma vie durant qu'un certain jour, accablée par un grand malheur, il pleuvait, mon œil fixait le gazon mouillé, sous mes semelles, et jamais de ma vie je n'avais trouvé quelque chose d'aussi laid que cet innocent gazon. (Je ne suis pas toujours d'accord avec certaines idées, de certains auteurs, mais cela ne m'empêche nullement d' admirer ces auteurs...et de les aimer!)

 

Plus je relis certaines pages, plus je ressens avec acuité la profondeur des personnages, sous leur aspect vaguement schématique. Bien sûr, je me suis posé plein de questions : A.N.était-elle, dans son enfance, une fillette exclue des groupes, en raison de sa précocité, et d'un Q.I.exceptionnel !? Serait-ce pour cela qu'elle décrit ici un personnage qui souffre de cette exclusion ? L'auteur éprouve-t-elle elle même cet amour extraordinaire des oiseaux ? C'est tellement bien décrit que spontanément  l'on pense à une expérience vécue par elle-même.

 

Riquet à la Houppe se termine bien. On n'en est pas spécialement content. Ni triste. On reste songeur...

On songe...on songe...à cette kiné, paisible, placide, et aux tourments de Riquet à ne pas s'être senti assez aimé...tourments profonds et aussi vite oubliés à s'évader des conventions, obligations et institutions, se sauvant, main dans la main, en compagnie de « la Belle ». Comme dans un rêve. On y croit sans y croire. Avec l'impression de s'être enrichi, pendant la nuit, d'une multitude de valises, que l'on se complaira, à l'aube, à entrouvrir, y plongeant les mains, et le nez, à la poursuite de son rêve.